Cérémonie et remise du prix Pittard de l’Andelyn 2026
C’est toujours à la Maison Rousseau et Littérature, dans sa belle salle d’exposition et en présence d’un public curieux, que le prix 2026 a été remis le mercredi 13 mai à Alice Botelho pour son premier roman « Folie entre mes doigts » aux éditions Mercure de France. Une autrice très heureuse de recevoir cet hommage.
Après l’accueil chaleureux de Donatella Bernardi, directrice de la MRL, puis du président de la Fondation, Stéphane Dubois-dit-Bonclaude, l’assistance a apprécié la laudatio sensible de Marie Fleury (citée intégralement ci-dessous) et prolongée par la lecture des pages qui terminent le récit de l’ouvrage couronné par Alice Botelho, elle-même.
Quelques questions sur le travail littéraire, en tant qu’apprentissage, découverte, thérapie, exigence, ont permis d’évoquer l’institut littéraire de Bienne où Alice Botelho a ciselé sa plume. Dans ces échanges, l’autrice a conquis l’auditoire par l’intelligence et l’acuité de ses réponses en développant notamment la notion de domination que révèle l’écriture, son pouvoir, le rôle désormais affirmé des femmes dans le monde littéraire mais aussi leur évolution dans les personnages qui leur étaient le plus souvent assignés. En guise de réponse ou de clin d’œil, Alice Botelho dresse dans son roman une galerie surprenante - quelquefois dérangeante - de figures féminines !
Oui, l’écriture est un acte de domination, une domination qui est, finalement, une forme de violence !
Laudatio prononcée par Marie Fleury pour Alice Botelho et son roman « Folie entre mes doigts », Mercure de France, 2025.
Dès la première page, nous voici propulsés avec Alice, la narratrice de « Folie entre mes doigts », dans l’univers clos de la clinique psychiatrique. C’est volontairement qu’elle y entre, qu’elle se coupe du monde, à la suite d’une décompensation psychotique. Elle constate : « Ici, la solitude et le silence ne ressemblent à rien que je connaisse. Les bruits de l’équipe médicale préparant la journée résonnent. Ma présence elle aussi n’a rien de familier. Une sensation d’incarnation minuscule et de grande souffrance. »
À travers une écriture à la fois sensible, précise et brute, Alice Bothelo captive ses lecteurs et lectrices qui suivront sa narratrice tout au long de son séjour : un récit entièrement au présent, qui raconte l’effondrement, le doute, la souffrance, le corps qu’on ne sent plus ou qui, au contraire, se fait trop présent, les violences familiales et sexuelles, le temps qui s’écoule et l’amour qui blesse.
Et puis, il y a le microcosme de la clinique : les patientes habituées, qui reviennent pour un énième séjour ; le groupe exclusif des « populaires » qui proposent des animations ; un homme presque guéri qui se pose en « père des patients qui vont mieux » ; un chanteur connu qui souhaite rester anonyme ; et les cigarettes que l’on partage sur la terrasse. Non sans un certain humour, le roman décrit le fonctionnement d’un groupe de personnes réunies dans un même lieu par ce que l’on appelle communément la « folie ». La narratrice y dépeint les contraintes et les violences institutionnelles : les psychologues réservés en priorité à ceux qui possèdent une assurance privée, l’ennui d’une première semaine où il est prévu de ne rien faire pour s’habituer au lieu, le tutoiement du psychiatre, les jugements des infirmiers, le couvre-feu de 23 h... Mais jamais Alice Botelho ne cède aux clichés, à la facilité. Il n’y a pas le camp des « bons » et celui des « mauvais ». Et si la clinique psychiatrique se révèle parfois menaçante, elle permet aussi à la narratrice de faire face à son passé traumatique.
Parfois le séjour se fait plus doux : « Les jours reprennent doucement des contours. Et le mois de mai avance. »
Le récit d’Alice Botelho et l’expérience de sa narratrice sont portés par la sororité puissante et touchante qui se crée entre la jeune femme et quelques autres patientes : il y a Christelle, qui a encore sur son cou la trace de la corde avec laquelle elle s’est pendue, Josie qui parle aux moineaux, Vicky, qui envoie des selfies à Alice quand elle n’arrive plus à sortir de sa chambre, et Maude qui lui apprends à crier. D’ailleurs, cette dernière lui ordonnera, en guise d’au revoir, lorsqu’Alice quittera la clinique : « Maintenant, tu vis et surtout t’hésites pas à crier sur les gens qui t’en empêchent [...].
L’univers de la santé mentale reste un espace à la marge de la vie publique. Il inspire des craintes, des fantasmes, on parle encore de « folles et de fous », malgré une parole qui s’est, ces dernières années, un peu libérée. « Folie entre mes doigts » est un grand roman, à la fois personnel et universel, par le fait qu’il nous rappelle que nous pourrions toutes et tous, un jour, être Maude, Josie ou Alice. L’écriture d’Alice Botelho mérite largement le prix que nous lui attribuons aujourd’hui : elle est sensible, maîtrisée, directe et poétique. Elle se nourrit de citations, comme celle de Joy Sorman, qui note avec sagesse : « La vie ça se guérit pas ». Non, la vie ne se guérit pas, mais des livres comme le vôtre, chère Alice Botelho, nous aident à faire face à ses adversités. Pour cela, j’aimerais vous remercier. Je vous félicite pour ce prix et me réjouis déjà de lire vos prochains textes.
Copyright photo de gauche
Alice Botelho et Marie Fleury, 13 mai 2026, MRL © Fondation Pittard de l’Andelyn